mon université 2.0

On me demande assez souvent de donner les avantages que je vois à l’intégration des médias sociaux et des réseaux sociaux dans mes cours, depuis 2004 !

En effet, dès cette époque, j’employais les blogs dans mon enseignement, puis de fil en aiguille, j’ai suivi les évolutions d’internet et choisi d’employer les outils de réseaux sociaux au sein de mes cours, pour arriver à l’expérience de Twitter en cours de Master 1. (On peut même se demander si les réseaux sociaux ne sont pas dépassés avec l’apparition du web temps réel)

Une remarque au préalable, parfois ce sont les étudiants qui me « contraignent » à évoluer plus vite que je ne le voudrais… Ainsi, lors de la mise en place d’une relation d’un groupe de travail dans Facebook, naturellement les étudiants ont quitté notre ancien moyen de communication de l’époque, un groupe de diffusion Yahoo en moins d’une semaine. Les étudiants avaient basculé toute notre communication dans le réseau social. C’était en 2007.

Cette année, les étudiants sachant que j’étais présent dans Twitter m’ont demandé de communiquer sur ce média à leur intention plutôt que dans notre groupe privé dans Facebook !

Voilà la situation… Soit nous « enseignants » évoluons, soit nous restons comme des boulets pour nos étudiants. Il n’est même plus question de savoir si l’on doit utiliser les TIC en classe. Nous en sommes à la présence et à l’usage des réseaux sociaux, voire même du web temps réel dans nos enseignements qu’il ne faut pas confondre avec les plates-formes d’apprentissage en ligne (Moodle, Claroline…).

Reprenons un peu le fil des événements et l’intérêt de l’ajout des activités et des relations au travers du web 2.0, des réseaux sociaux ou si l’on préfère des médias sociaux.

Au passage, lors de l’écriture du livre « Facebook, on s’y retrouve », au printemps 2008, l’ESC de Lille (devenu SKEMA) et l’université de Lyon utilisaient déjà Facebook. Les uns pour former leurs étudiants afin qu’ils se créent leur réseau de relation professionnelle (pour forger l’identité numérique professionnelle des étudiants) et la seconde pour le coupler à l’inscription de l’université). Pour l’écriture du livre sur Flickr, j’avais également trouvé des utilisations de ce service de partage d’images dans le monde de l’éducation.

Mais, revenons au premier blog que nous avons mis en place avec les étudiants : un « blog de classe », où les étudiants « montraient » à tous ce qu’ils étaient en tant qu’équipe. C’était aussi un outil de rassemblement, d’union, de cohérence entre les membres du groupe. En plus, cela leur permettait de produire et co-produire pour les enseignants mais aussi pour l’extérieur !

Cette confrontation aux autres est un élément important de la démarche de l’intégration des réseaux sociaux dans l’enseignement. Dans ce cas, l’effet avait été d’autant plus important qu’ils avaient appri que leurs textes avaient été remarqués par des journalistes d’une grande radio française.

En effet, les blogs et les systèmes de partages appartenant à la galaxie du Web 2 permettent de rendre consultables sur le web activités, ressources, consignes et commentaires réalisés en classe (pourquoi d’ailleurs ne pas tirer profit de cette possibilité pour étendre parfois le cours hors de la classe… En revenant ce dernier lundi, je me suis aperçu qu’un étudiant avait Twitté pendant le cours : «Actuellement, petit débat sur l’Ipad et plus particulièrement sur le tout dématérialisé avec @erdelcroix Les avis sont partagés.»)

Ce peut être aussi un moyen d’avoir un feedback sur son cours… ou même, pourquoi pas, faire des réseaux sociaux un espace où les élèves pourraient émettre leurs propres suggestions quant aux méthodes pédagogiques…

Évidemment, il ne faut pas vouloir préserver l’esprit de caste, de recroquevillement sur nous-même, d’espace privatif dans nos enseignements ! L’espace de la classe privé et exclusif aux étudiants doit voler en éclats pour s’ouvrir sur le monde extérieur. Cela implique évidemment un comportement adéquat de l’enseignant qui doit apprendre à manipuler le off comme lorsque l’on s’entretient avec un journaliste… Une notion de confiance réciproque doit se mettre en place.

Surtout que, pour les étudiants, partager est quelque chose de naturel. Il est donc simple et évident pour eux de partager leurs expériences sur Internet. Dans une classe, je posais cette question : «Est-ce que cela vous dérange de partager des photos, des informations sur Internet ?» Les étudiants semblèrent très surpris de ma question… et leur réponse fut : «Évidemment pas, sauf, ce que nous considérons de privé que nous laissons seulement voir à nos proches !».

Toutefois, ce nouveau partage modifie la nature du pouvoir, la nature de l’enseignement et la nature de la fonction d’enseignant qui passe du statut de celui qui sait tout à celui de coordinateur du savoir et de la connaissance, de l’orientation dans la connaissance et le savoir…

L’enseignant n’est plus le seul à détenir la vérité. D’ailleurs, le savoir n’appartient plus à l’enseignant uniquement. Le savoir peut être aussi extra-muros et peut se construire en co-production ouverte, l’on peut comme enseignant cultiver l’intelligence collective qui s’enrichit au fil du temps du dialogue entre les uns et les autres.

Cela doit être pris en compte dans notre enseignement et dans notre manière d’enseigner à l’aide de ces nouveaux outils et ces nouveaux moyens de communication « réels » et d’échange d’aujourd’hui !

Nous arrivons par ces biais à un système centré sur l’apprenant (notamment par la souplesse des solutions existantes) où il devient simple de passer d’une «communauté de pratique» à celle de «réseaux de pratique», autrement dit de l’apprentissage en groupe à l’apprentissage collectif via les réseaux comme le soulignait Terry Anderson lors de la journée Réseaux sociaux et éducation organisée par le MATI (maison des technologies de formation et d’apprentissage Roland-Giguère) au printemps dernier.

Pour les étudiants, la fréquentation des médias sociaux est un moyen d’acquérir de nombreuses compétences. Une étude réalisée par des chercheurs en éducation à l’Université du Minnesota confirme qu’ils peuvent être de formidables outils éducatifs associant à la fois l’acquisition de compétences technologiques comme l’édition et modification de contenu, la créativité et le fait d’être ouvert à la nouveauté et à des opinions différentes.

D’ailleurs, lors de « l’expérience Twitter » je n’avais jamais vu autant de diversité comme support de présentation à la place de l’habituel PowerPoint (Netvibes, CMS…) !

L’éducation à la culture informationnelle pour répondre au défi de la société de la connaissance, la dynamique de production de savoirs et leur gestion pour un apprentissage tout au long de la vie sont désormais les moteurs de l’éducation du XXI° siècle, comme l’écrit Jean-Paul Pinte dans sa thèse. Cela pourrait être résumé par le slogan d’Apprendre 2.0 : co-apprendre à apprendre durablement !

L’un des premiers ressenti par les étudiants est souvent que ces plates-formes sur lesquelles ils sont chaque jour en dehors de leurs activités étudiantes leur paraissent, à tort ou plus certainement à raison «intéressantes, conviviales et amusantes» dans le cadre d’un cours par rapport aux environnements habituels dans lesquels ils évoluent au sein de leur amphi ou classes habituelles.

Curieusement, une amélioration de la communication enseignant-étudiants s’établit naturellement au travers de ces réseaux. Pas question pour autant d’être copain avec les étudiants ou de se mêler de leur vie privé… À chacun d’ailleurs de préserver sa vie privée, les paramétrages de confidentialité sont là pour cela dans les réseaux.

Chacun des deux côtés doit apprendre à gérer ces nouveaux outils… C’est la connaissance superficielle ou l’image que l’on s’en fait qui est «dangereuse».

De même, selon chacun, rien n’oblige de répondre dans l’instant ou d’accepter toutes les sollicitations des étudiants. À l’enseignant de filtrer et de répondre quand il le souhaite tout en sachant que parfois ces outils permettent le traitement de l’urgence.

Petit exemple. Un jour, j’avais donné rendez-vous à un horaire complément inhabituel à des étudiants et cela m’avait échappé. Alors que j’étais dans une entreprise, j’ai vu sur mon compte Facebook une grande quantité « d’appels »… Les étudiants souhaitaient juste savoir si je les avais oubliés ou pas ? Ce qui me semble normal ! J’ai ainsi pu les « libérer » de leurs contraintes… Pas de bruit (appel téléphonique), pas besoin d’aller au bureau…

Mais, ce rapport étudiants-enseignant prend parfois d’autres aspects, notamment la continuation pédagogique, y compris simplement pour venir en aide aux étudiants. Cela m’est déjà arrivé alors que j’étais souffrant et incapable de me rendre à l’université de prévenir les étudiants qui étaient quand même venus pour travailler sur un projet d’année, et donc, je pouvais répondre à leurs questions, apporter mon aide à travers le réseau.

À l’inverse, lors de l’expérience avec Twitter, cela à permis à des étudiants bloqués dans les transports en commun (Twitter se consulte également sur téléphone), malades ou absents pour une tout autre raison de suivre quand même le cours de ce jour-là !

Je n’aborde même pas le nomadisme qui devient l’un des éléments moteurs également pour l’université 2.0.

D’autres aspects non-pédagogiques sont également perceptibles. Par exemple, je ne compte plus le nombre de messages que je reçois où l’on me pose des questions sur le Master IDEMM, l’UFR y compris pour des lycéens qui cherchent la voie à suivre pour arriver à un métier donné !

C’est donc également un moyen de donner de la visibilité aux formations que nous organisons…

Il y a toute une gamme d’expériences pédagogiques à développer dans ces nouveaux contextes de communication et échanges extra-muros et ouverts à tous dans cette nouvelle société de l’information et de la communication. Je m’étonne toujours et ne m’explique pas l’avancée des formations FLE (Français Langue Etrangère) dans ce domaine.

Comme l’écrit François Guité : « On cherche bien, par toutes sortes de contorsions, comment adapter les réseaux sociaux aux institutions scolaires. Il ne vient pas à l’esprit que les nouvelles technologies de la communication appellent de nouveaux modèles d’apprentissage, des processus qui s’accordent mal à des institutions modelées sur la transmission livresque du savoir».

Comme responsable d’année, j’envisageais par exemple d’employer ces réseaux sociaux pour faire « se rencontrer » les étudiants avant même leur arrivée au sein du master… La communication entre les étudiants s’améliore grâce à ces outils et ils favorisent l’intégration des nouveaux arrivants au sein d’un groupe et par là même à l’université.

J’ai déjà tenté la mise en place d’une conférence « virtuelle » sur une thématique au sein d’un cours… Ce fut un échec technique, mais de nouveaux services offrent des possibilités encore plus riches en interactivité dans ce domaine avec une facilité de mise en oeuvre déconcertante  Il devient simple d’agréger en un clin d’œil une partie de son réseau afin de le faire participer à une « classe virtuelle » où le débat pourrait s’instaurer… Ce n’est qu’une piste des possibilités d’ouverture et de mettre en place un cours d’une manière différente, qui utilise le potentiel des réseaux sociaux et des sphères de connaissance de chacun. Pour que cela fonctionne, les services informatiques des universités doivent «suivre» et ne pas être un frein.

Autres exemples, les serious games (les écoles d’ingénieurs s’y mettent, pourquoi pas les universités), les tableaux blancs Interactif (TBI) dont on équipe les écoles en France qui pourraient servir aux étudiants à ré-écouter le cours plutôt que de demander à un autre étudiant sa prise de note ou peut-être aller consulter un cours d’un autre enseignant sur le même sujet, mais avec une approche différente !

Reste une ombre à ce tableau… L’identité numérique. Mais, cette identité numérique doit justement devenir un incontournable de la formation fondamentale. Le devoir des établissements d’enseignement est l’éducation au numérique, avec en point de mire une présence « raisonnée» qui sera nécessaire sur le net pour exister professionnellement (en dehors et à l’intérieur de l’université et du monde de la recherche) à la fois pour les enseignants et les étudiants.

Régulièrement, l’objet de mes enseignements concerne cette éducation numérique de l’usage des réseaux sociaux… en plus, de l’organisation de conférences co-organisées avec Blog en Nord sur la thématique de l’identité numérique à laquelle sont conviés les étudiants !

Comme nous le remarquions avec Mario Asselin lors de Ludovia trop de discours officiels sont empreints de l’aspect «recroquevillons nous sur nous-même» alors que nous sommes au milieu du guet dans le monde du web 2 qui est, rappelons le, la conjugaison des verbes : partager, collaborer et interagir !

Un bien beau slogan pour les universités d’aujourd’hui : partager, collaborer et interagir avec le monde extérieur ! Non ? Si l’on devait résumer l’université 2.0, elle se résumerait à cela !

Pour aller plus loin :

Je vous recommande la lecture de : Vivre et apprendre avec les médias sociaux y compris et surtout à l’université et de vous plonger dans le wiki de Clair2010: Pour voir l’éducation autrement… qui vient de se dérouler il y a quelques jours au Canada.

mais aussi :

0 comments for “mon université 2.0

  1. 3 février 2010 at 11 h 23 min

    Merci, Eric, pour cette réflexion salutaire.
    Ma réaction est développée plus longuement sur mon blog

  2. 3 février 2010 at 12 h 28 min

    « Il y a toute une gamme d’expériences pédagogiques à développer dans ces nouveaux contextes de communication et échanges extra-muros et ouverts à tous dans cette nouvelle société de l’information et de la communication. Je m’étonne toujours et ne m’explique pas l’avancée des formations FLE (Français Langue Etrangère) dans ce domaine. »

    Merci de cette synthèse…
    J’essaye d’apporter un élément de réponse pour le FLE:
    – matière universitaire jeune ( c’est relatif en comparaison à d’autres UFR) et donc qui s’est enrichie d’un croisement d’approches interdisciplinaires
    – la pédagogie communicative et maintenant actionnelle (voir d’autres sources pour l’expliquer en détails) nous amènent à utiliser les médias comme des outils au coeur de nos pratiques.
    – la valorisation de la production (écrite ou orale) ne peut que nous faire « adorer » les outils du web 2.0

  3. 3 février 2010 at 15 h 35 min

    Intéressant, le parallèle fait par David entre la pédagogie communicative / actionnelle et les outils 2.0. Mais pourquoi alors est-ce que ça marche aussi bien en FLE et pas forcément dans d’autres langues ? L’argument de la valorisation de la production peut subir la même remarque.
    La personnalité de l’enseignant, sa capacité à être moteur dans l’adoption des outils, sa force de conviction et son enthousiasme y sont pour beaucoup, sans doute. Je souris maintenant quand j’entends mes étudiants de Master2 FLE déclarer tranquillement qu’ils ont créé tel outil pédagogique « à la manière de David Cordina ».
    Par ailleurs, est-ce que l’usage des outils 2.0 est bien développé en FLE, ou seulement dans les départements de FLE que nous connaissons ?

  4. Marie Leproust
    5 février 2010 at 11 h 18 min

    Bonjour,

    L’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines a créé son propre réseau social : htt:p://e-porfolio.uvsq.fr – entre viadeo et facebook, n’y a t’il pas un créneau ? Plus d’info : http://www.slideshare.net/marie.leproust/e-portfolio-formatic-11-09-v2

    Article passionnant … A faire lire à tous les enseignants 1.0 …

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